Les avantages de payer en espèces et de cacher son argent chez soi

 

Tout d’abord, quelques chiffres, et un éclaircissement de ce mystérieux titre, certains bondissant déjà (« Allo, le fisc ? ») à l’idée de voir une plate-forme d’annonces légales (privilégiant, de fait, les paiements par carte bancaire) conseiller aux lecteurs de son blog la « planque d’argent liquide », d’un « magot » sous le matelas, d’un bas de laine, etc. Les formules d’antan ne manquent pas, par ailleurs, pour désigner une pratique beaucoup plus répandue que ce que certains millennials, indubitablement snobs et accrocs au paiement sans contact via leur mobile (la CB, c’est déjà dépassée) pourraient juger un peu trop facilement « has been ».

Et si, comme l’a fort justement écrit Henri Wermus, « Il faut prendre conscience du passage, en quelques décennies, de la lampe à pétrole au rayon laser, du fiacre aux satellites, du boulier des comptables russes à l’ordinateur, des économies dans des bas de laine aux assurances modernes », les précautions d’hier n’ont pas forcément cédé la place aux facilités de paiement d’aujourd’hui.

LE PAIEMENT EN LIQUIDE, UNE PRATIQUE BIEN VIVANTE

Non, le paiement en liquide n’est pas mort, et ce sont des chiffres récents qui le disent… Mieux : la planche à billets de la Banque de France en produisait 9 % de plus (des billets) en 2019 qu’en 2018. Et oui, mon petit, Papy Grisbi fait de la résistance. Alors, loin de nous l’idée de nous montrer méfiant à outrance -ou pire encore, partisan d’une théorie d’un complot bancaire à l’échelle mondiale*- quant à la dématérialisation des paiements.

Mais, force est de constater que cette dématérialisation, qui se voulait totale dans certains pays comme la Suède, a récemment montré ses limites, creusant notamment les inégalités sociales par l’accès inégal aux moyens de paiement ; et laissant sur le carreau les plus vulnérables : personnes âgées, handicapés et migrants. Force est de constater, également, que ceux qui travaillent avec notre argent et promeuvent, sans forcément penser à mal, une société sans cash dans leur propre intérêt (le plus souvent sous couvert de soutien aux luttes d’État : contre la fraude, le travail au noir, le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme ou le trafic de drogue) ne nous font pas forcément du bien…

*Personne n’est plus défiant à l’égard d’une banque… qu’une autre banque !

LE CAMBRIOLAGE, UN DANGER SURESTIMÉ

Premièrement, place aux considérations pratiques et supposés dangers de garder du liquide chez soi, dont nous font part au quotidien les partisans du paiement dématérialisé. Commençons donc par les précautions évidentes à observer pour conserver des liquidités à domicile. En premier lieu, cachez votre argent. De la même manière que vous ne vous promenez pas avec, sur vous, un post-it indiquant le code de votre carte bleue au dos de cette dernière, et que vous ne laissez pas trainer votre sac à main ou votre portefeuille n’importe où, il convient de ne pas laisser vos économies, quel qu’en soit le montant, à la vue de tous.

Si, pour sûr, les comptes en banque renferment bien plus d’argent que les cachettes secrètes des habitations, quelle est la statistique la plus élevée, à votre avis : l’utilisation frauduleuse de carte bancaire (par Internet, clonage, phishing, suite à un vol ou à une perte), ou le vol d’argent liquide soigneusement caché, lors d’un cambriolage ?

Les autres précautions d’usage relèvent du bons sens : protégez votre argent du risque d’incendie et de catastrophe naturelle, en optant pour un coffre-fort ignifugé et étanche (comme ce magnifique Masterlock). Encastrez ledit coffre dans un mur, afin que rien n’y personne ne puisse faire s’envoler vos petits papiers !

PAIEMENT EN ARGENT LIQUIDE : LES CHIFFRES

Vous, qu’on montre du doigt comme un homme des cavernes, un paranoïaque, qu’on soupçonne d’être un gangster ou que sais-je encore, un alchimiste, avec vos liasses de petites coupures et votre cache dans l’horloge de l’entrée, rassurez-vous ! Vous n’êtes pas seul : plus de 80 % des paiements s’effectuent en cash dans la zone euro, ce qui représente 54 % des paiements en valeur. Les cartes bancaires, quant à elles, arrivent deuxième avec 19 % des transactions, représentant 39 % des transactions en valeur.

Enfin, selon la direction des activités fiduciaires de la Banque de France, la valeur des billets détenus pour un usage transactionnel serait de 12,2 milliards en France. Qui l’eut cru ? Votre voisin, qui paye tout en liquide et dont la banque se demande bien ce qu’il peut faire de son argent. Ce qui ne regarde que lui. Libre à lui, en effet, de thésauriser son argent, comme le sont 40 à 57 % des espèces dans la zone euro (selon une étude de la Banque Centrale Européenne en 2017, consultable ici. Thésauriser… Qu’est-ce donc, au juste, ce concept barbare ?

QU’EST-CE QUE LA THÉSAURISATION ET QUELS SONT SES AVANTAGES ?

La thésaurisation est au cœur de notre article : elle consiste à mettre son argent « sous son matelas » ou plutôt sous coffre, à son domicile, comme réserve de précaution ou moyen d’épargne. C’est le cas pour un quart des Européens interrogés. Ce chiffre tombe à 15 % en France, si l’on en croit la Banque Centrale Européenne. Comme autant de personnes méfiantes à l’égard des banques, des impôts, de la perte des libertés individuelles et du traçage informatique, à raison… ou à tort, le but de cet article étant d’expliquer les avantages d’une pratique qui ne peut être qualifiée de « marginale ».

Certains « planquent » ainsi plus de 1000 €, et selon une étude de la Banque de France, sur les 1 260,1 milliards d’euros qui circulaient en 2018 sous forme numéraire au sein de la zone euro, pas moins de 600 milliards - soit près de la moitié – dormiraient bien au chaud chez les particuliers.

CHEZ SOI, PAS DE PLAFOND D’ÉPARGNE

Légalement, il n’existe pas de plafond concernant le montant d’argent liquide que l’on peut conserver chez soi. Vous n’êtes donc pas soumis à l’ouverture d’un nouveau compte bancaire engendrant des frais de gestion, une fois tel ou tel montant dépassé. Attention, toutefois : s’il est tout à fait légal de conserver son argent chez soi sans aucun plafond, les sommes « conséquentes » doivent être déclarées au fisc sous peine d’être accusé de fraude fiscale.

CHEZ SOI, PAS DE PLAFOND DE RETRAIT

Pour le retrait, idem : pas de frais parce que vous avez effectué plus de 10 retraits chez la concurrence, pas de limite à l’argent que vous pourriez vouloir dépenser en une fois pour des raisons qui ne regardent que vous… Vous êtes seul gestionnaire de votre argent, et ne risquez pas de dépenser de l’argent que vous n’avez pas !

UNE CERTAINE PROTECTION EN CAS DE CRISE FINANCIÈRE… OU SANITAIRE

De la crise sanitaire à la crise économique, il n’y a qu’un pas, et la terrible pandémie qui frappe en ce moment même l’ensemble de la planète nous montre à quelle vitesse il peut être franchi. La perspective d’un déconfinement progressif, en cas de pandémie maîtrisée, ouvre néanmoins la voie à une reprise économique (et de nos habitudes de consommation ?), mais en cas de confinement sur un plus long terme encore, qu’en serait-il de nos cartes de crédit ? Elles pourraient servir à payer en ligne, c’est un fait. Mais pour ce qui est de retirer de l’argent, avec le risque réel de fermeture des banques, rien n’est moins sûr… Les longues files d’attente devant les distributeurs de billets, en Grèce, lors de la dernière crise économique, n’ont-elles pas de quoi faire réfléchir ?

Oui, une banque peut faire faillite. Oui, un État de la zone euro peut faire faillite. Et avant d’atteindre le stade du troc, lors d’une réorganisation provisoire des échanges, services, produits et biens entre particuliers dans un circuit court, votre voisin s’équipera-t-il d’un TPE pour vous vendre ses œufs frais ou ses pommes de terre (si tant est que vous ayez la chance d’habiter à la campagne) ?

VOYAGER L'ESPRIT TRANQUILLE

Les bonnes vieilles habitudes ont la peau dure, même à l’heure de la monnaie unique. La faute aux frais de retrait dans les banques des pays étrangers, aux mouvements informatiques impossibles dans les lieux dénués de réseau, à cet indéfectible principe de précaution qui équipe tout routard chevronné : toujours avoir de l’argent liquide, bien caché, sur soi lorsqu’on voyage. Alors, bien sûr, on ne se promène pas dans un quartier mal famé de Cuba avec un sac banane rempli de gros billets.

Mais à voyage classique, disposer d’argent liquide dès son arrivée dans un pays étranger est synonyme de « voyage l’esprit tranquille » ; c’est le cas pour 31 % de Français affirmant ne pas avoir réussi à payer par carte bancaire en vacances, et 26 % affirmant ne pas avoir réussi à retirer de l’argent dans un distributeur automatique à l’étranger. Enfin, 66 % des voyageurs qui partent à l’étranger prennent l'initiative de changer de l’argent pour disposer de monnaie locale avant leur départ, avec un retrait moyen de 495 € (source : CPoR Devises).

UN MEILLEUR CONTRÔLE DES DÉPENSES

C’est humain, et il est loin d’être donné à tout le monde d’être aussi raisonnable dans ses dépenses virtuelles que dans ses dépenses en pièces sonnantes et trébuchantes : un relevé de compte demeure abstrait, quand des poches vides, au quotidien, prennent tout leur sens pour celui ou celle qui aurait grand besoin de monnaie. Ainsi semble imprimés dans nos gènes plusieurs siècles de gestion financière prudente, presque balayée il y a peu par nombre de concepts économiques abstraits ; pratiques, certes, mais qui sont autant de pièges ou de bénédictions selon les individus. Crédit, débit différé, paiement en plusieurs fois avec ou sans frais… Rien de tout cela dans votre tirelire !

Tirelire dont le poids et la quantité de coupures incitent à conserver pieusement les piécettes laborieusement épargnées plutôt que de les dépenser en 3 clics. Déposer 1000 € -de ces mêmes piécettes laborieusement épargnées- à la banque, pour les "investir" aussitôt dans, mettons, un nouveau smartphone (alors que le vôtre est toujours en état de fonctionner) vous demandera un effort logistique tel que vous vous poserez, à n’en pas douter, la question suivante : « Ne devrais-je pas attendre d’avoir au moins 1500 € de côté avant de casser ma tirelire ? Ou 2000 € ? Ai-je vraiment besoin de changer ce portable maintenant ? ». La gestion physique appelle naturellement à la prudence, et à la consommation raisonnable. C’est un fait, qui est loin d’être ignoré par les banques, fervents défenseurs du paiement sans contact : plus le geste est facile, plus il invite à la consommation.

Ainsi, l’évolution des transactions vers des paiements sans espèces va générer 10 milliards de dollars de dépenses de consommation supplémentaires à l’échelle mondiale au cours de la prochaine décennie (source : The Demand Institute). Autant de liquidités qui ne dormiront plus dans les coffres et tirelires des particuliers. En quelques mots : une victoire du consumérisme sur l’épargne.

LE CONTRÔLE DE SES DONNÉES PERSONNELLES

Il n’est pas question ici de nouvel ordre mondial, de puce géolocalisable injectée à votre insu lors d’un vaccin ou de trafic d’organes. Le risque inhérent à la transmission d’informations sur vos habitudes de consommation est beaucoup plus terre-à-terre et s’observe chaque jour.

Un internaute a admirablement résumé ainsi, récemment, sur Tweeter, l'inconvénient majeur d'une traçabilité financière automatique : « Il y a quelques années, j'ai demandé un prêt perso pour renflouer mon compte chroniquement dans le rouge... Le banquier regarde ma situation sur son ordi, puis d'un ton protecteur et complice me conseille d'aller moins souvent au resto... Depuis, je paye mes restos en cash ». Voilà ce qu’est vraiment Big Brother. Le jugement humain et purement subjectif de votre prochain au service d’une machine économique parfaitement rodée, redoutable en ce qui concerne vos petites habitudes de consommateur. Même pas besoin de craindre la vente de vos données personnelles (protégées, théoriquement par le règlement général sur la protection des données).

En gros, avec la traçabilité d’un innocent, tout va bien, tant que tout va bien. Reste qu’aucune de vos activités ne sont réellement traçables par votre banquier lorsque vous payez en espèces. Idem pour la petite monnaie que vous donnez à vos enfants, la dent de la petite souris, la pièce aux SDF... Toute cette micro-économie, affective et utile, menacée de disparition. 

DE L’ARGENT… GRATUIT

On a tendance à l’oublier, mais plus vous placez d’argent sur un compte en banque, plus il vous en coûte… À moins bien sûr d’être très riche. Faisant fi du ratio intérêts/impôts (les 60 000 € que vous a légalement légués votre grand-mère en témoignent : l’État perd bien moins de temps à vous taxer que vous n’en mettez à investir votre pactole pour qu’il vous rapporte de l’argent), un peu de recul vous éclaire rapidement sur l’intérêt de l’argent liquide qui dort dans votre abri de jardin : il ne vous coûte absolument rien, à la dépense comme à l’épargne. Pas de carte bancaire, pas de téléphone, pas même un compte en banque n’est nécessaire pour l'utiliser.

PRIVILÉGIER L’ARGENT LIQUIDE, UNE ACTION POLITIQUE

Choisir la thésaurisation plutôt que l’épargne « classique », sur un compte en banque, c’est littéralement garder son argent hors d’un circuit économique que vous ne cautionnez peut-être pas totalement. Vous, oui, vous, le grand défenseur des valeurs humanistes et d’une société plus juste… Ne culpabilisez-vous pas d’amener chaque jour, en achetant votre baguette grâce au paiement sans contact, de l’eau au moulin du vilain libéralisme sauvage, via votre propre compte en banque bien fourni, bien géré et bien lucratif pour votre banque ? Touchant (coulant !) au porte-monnaie, par la même occasion, le petit épicier de votre quartier, obligé de céder une part de son chiffre d’affaires au géant capitaliste ? Un extrémiste économique vous dirait : « Rien ne sert de privilégier les petits commerces, si c’est pour les poignarder dans le dos par l’usage unique, aveugle et intensif, de la carte de crédit. ». Il n'aurait peut-être pas tort....

Extrémisme mis à part, il faut le savoir, au niveau mondial, le marché des paiements par cartes bancaires donne le vertige : en 2014, il représentait 1100 milliards de dollars de revenus. Et malgré la résistance du liquide, ce business, ou plutôt, disons-le carrément, cette vache à lait qu’on nomme « l’interchange » continue de progresser de 6 % par an. Il atteindra la barre des 2000 milliards d’euros en 2024. Autant d’argent dépensé dans le vide sidéral d’une industrie bancaire virtuelle, au détriment d'un commerce de proximité bien réel, bien vivant, bien humain. Ce commerce qui fait vivre votre boulanger. Comment réagir ? (Non, pas en achetant plus de croissants, gourmand). La solution est simple.

► Moins vous laissez d’argent sur votre compte en banque, moins vous dépensez en paiement par carte bancaire.

► Moins vous dépensez en paiement par carte bancaire, plus vous dépensez d’argent liquide.

► Plus vous dépensez d’argent liquide, moins vous menacez la présence de distributeurs automatiques de billets à proximité des petits commerces.

► Votre artisan boulanger pourra survivre au moins une bonne dizaine d’années encore.

Le cash coûte de l’argent aux banques, nécessite la création d’emploi, justifie des salaires. La carte bancaire rapporte de l’argent aux banques… en asservissant les plus vulnérables. Les petits commerçants, eux, payent des abonnements, des frais de transaction, un terminal. L’usage du cash, qui encourage le maintien des DAB à proximité des commerces, permet donc aux commerçants, in fine, de ne pas céder à l’obligation de la carte bancaire, ou, tout du moins… pas à n’importe quel prix. En bref, payer en liquide, c’est amoindrir son propre soutien à un système bancaire pas toujours très juste et à une économie mondiale spéculative… dont les effondrements réguliers ne nous promettent pas vraiment des lendemains qui chantent.